Témoignages de parents

 

Zohra (38 ans, femme de ménage) :

«J’ai cinq enfants: quatre filles (20 ans, 18 ans, 16 ans et 10 ans) et un garçon (13 ans). L’aînée qui a 20 ans a quitté l’école au niveau de la 9ème année. A force de redoubler, elle n’a pas pu supporter de se retrouver avec des élèves plus jeunes qu’elle. Elle fréquente aujourd’hui une école hôtelière de bienfaisance. La seconde a quitté l’école en quatrième année pour se marier. Elle avait 13 ans. Elle a aujourd’hui deux enfants. Quant à la troisième, elle est inscrite cette année en 9ème année. Le garçon lui est en classe de 4ème. Tous mes enfants sont à l’école. Mon mari et moi, on tient à faire tous les sacrifices pourqu’ils puissent continuer à fréquenter l’école. Mais c’est très dur (un silence, des larmes aux yeux).

Je suis femme de ménage, de façon épisodique. Mon mari lui est gardien d’immeuble avec un salaire de 700 dirhams par mois [100 DH (dirhams) = 13,80 CHF ou 8, 70 Euro, au cours du 05.04.2008, NDLR]. On habite dans une pièce-cuisine-cabinet de toilette dans le garage de l’immeuble. Nous vivons tous ensemble dans la même pièce. Comment est-ce possible? (Encore un silence et des larmes aux yeux).

Ma fille mariée est partie habiter chez son mari, j’aurai aimé que l’aînée aussi ait pu trouver un mari pour nous soulager. Mais c’est le mektoub, Dieu soit loué.

Cette année, à la rentrée, on a dépensé au total pour les quatre enfants 1000 dirhams de fournitures scolaires: cartables, livres, cahiers, stylos, crayons, gommes, etc. Sans compter ce que des personnes généreuses (lajouad) nous ont donné. Il y a aussi les assurances et l’association des parents d’élèves : 230 dirhams, environ 60 dirhams par enfant.

L’institutrice exige des élèves de suivre des cours particuliers. Ça se passe chez elle, la veille d’un contrôle en classe. Bien sûr ce n’est pas obligatoire, mais c’est tout comme puisque celui qui ne va pas aux cours particuliers a systématiquement une mauvaise note. Je paie 60 dirhams par mois pour deux cours particuliers par mois le mercredi après-midi.

J’allais oublier la tenue vestimentaire : chemise, cravate, veste, pantalon pour les garçons, tablier et pantalon pour les filles. Ça nous a coûté 200 et 130 dirhams. J’ai donné aussi de l’argent pour l’achat des cirés protégeant les tables, le vide papiers: deux fois quatre dirhams et 5 dirhams. On n’a pas le choix, l’administration de l’école a fait la remarque plusieurs fois à mes enfants. Ma fille m’a raconté qu’une élève, de parents divorcés, s’est enfuie de chez elle et personne ne sait aujourd’hui où elle est. C’est à cause de la tenue, ne pas être habillée comme les autres ça lui faisait honte.

Sans le crédit je ne m’en serais pas sortie. Je dois rembourser à la libraire qui m’a fait crédit 50 à 100 dirhams par mois pendant dix mois.»

 

Mina (44 ans, femme de ménage dans une administration):

«Je gagne 900 dirhams par mois, mon mari 1750 dirhams. Il est gardien dans la même administration que moi. Nous habitons à Douar El Hajja dans un deux pièces-cuisine toilette. La cuisine ne peut contenir plus d’une personne. Nous l’avons achetée au prix de 45 mille dirhams.

J’ai deux garçons: 9 ans et 5 ans. Le premier est en classe de 4ème à l’école Driss 1er à Jbel Raissi, le second est à la maternelle.

Les fournitures scolaires m’ont coûté cette année plus de 350 dirhams. Je n’ai pas encore acheté la tenue scolaire (chemise, pantalon, veste) dont le prix varie entre 150 et 250 Dirhams. Mon fils me harcèle tous les jours, je dois lui débrouiller cet argent.

Il y a aussi les cours particuliers: 50 dirhams par mois à raison de deux fois par semaine. Ce sont des séances de deux heures chacune. Pour la maternelle, je dépense 50 dirhams par mois contre 100 Dirhams s’il passe la journée à la maternelle. Au moment des inscriptions, j’ai donné 100 dirhams de frais d’assurance et de je ne sais quoi d’autre.

Deux enfants, c’est pour le moment supportable. Demain quand ils seront plus grands je ne sais pas si je pourrai continuer, si on aura les moyens. Je ne me pose pas trop la question. A chaque jour suffit sa peine. Je vois ce qui se passe autour de nous. Les temps sont durs.

Qu’est-ce que je vois ? Des gens qui n’ont pas les moyens de vivre, de faire vivre les enfants et de continuer à les envoyer à l’école. Par rapport à la nourriture et à la survie, l’école devient secondaire, un luxe. Je suis bien sûr d’accord avec vous, l’école c’est le capital que je peux laisser à mes enfants, mais si je suis dans l’impuissance, comment faire ?

Je ne peux pas parler pour les autres, mais pour mon mari et moi, Dieu est témoin, l’avenir des enfants passe par l’école. On ne le sait que trop, parce que si j’avais été à l’école je n’aurais peut-être pas été aujourd’hui dans cette galère.»

 

Ali (46 ans, jardinier) :

«J’habite Douar Akrache à Salé-El-Jadida. Je travaille comme jardinier et je gagne 1500 dirhams par mois. Ma femme travaillait dans le tapis, elle a arrêté ça fait 14 ans.

Nous avons trois enfants: une fille de 14 ans et deux garçons âgés de 7 ans et 6 ans. Celle qui a 14 ans est inscrite au Lycée Lalla Aicha à Jbel Raissi en classe de 7ème année fondamental. Les deux garçons sont à l’école Oued Akrache, l’aîné est en 3ème année fondamental, son frère, qui a 6 ans, est en deuxième année. On habite dans une maison de 50 m2 avec deux chambres, une cuisine et un Mrah [patio, NDLR].

La rentrée scolaire de ma fille m’a coûte cette année à peu près 1200 dirhams: 225 dirhams d’assurance, 50 dirhams pour l’association des parents d’élèves je crois. J’ai dépensé dans l’achat des livres et les fournitures scolaires 650 dirhams. J’ai oublié la tenue scolaire: 150 dirhams pour la chemise et la jupe. Ils ont exigé la jupe et pas le pantalon.

J’ai dépensé 150 dirhams pour les livres de 3ème année fondamental. Les cahiers, stylos, crayons ont été offerts par les associations. Je ne peux pas vous dire lesquelles, je ne les connais pas. On nous a dit que ce sont des associations. Qui «on» ? Des gens à l’école.

Pour le dernier j’ai payé un peu moins: 100 dirhams de livres, plus le tablier. Sans les dons des associations j’aurai payé 500 dirhams au lieu de 100-150. Bien sûr il y a les cours particuliers: 4 heures par semaine à 10 dirhams de l’heure.

Tout ça n’est qu’une partie. A chaque rentrée il faut avoir beaucoup d’argent d’un seul coup. Mais tout au long de l’année les dépenses scolaires ne s’arrêtent pas. Je suis obligé de mettre de côté de façon systématique 150 dirhams rien que pour les besoins de la fille. Elle a besoin de payer des sandwichs de temps en temps, des cahiers, le bus, etc.

Le problème c’est le nombre d’enfants, quand ils sont trois ou quatre ça devient trop coûteux. Il y a deux cas: les parents veulent mais ne peuvent pas, ils n’ont pas de travail, ils ne gagnent rien, ils n’ont pas le choix. Dans d’autres cas l’enfant redouble ou triple, il est alors exclu ou il quitte l’école. Ces gens là n’ont pas le choix, Allah ghaleb. Il y a bien sûr d’autres qui comptent sur le travail de leurs enfants pour vivre.

Moi, je l’ai dit à ma femme, je me sacrifierai tant que suis en vie pour leur avenir. J’ai été privé de l’école, je ne veux pas reproduire la même situation.

A l’école Oued Akrache il y a un problème grave: les cours n’ont lieu que le matin ou l’après-midi, les enfants sont à l’école la demi-journée seulement. Il y a trop de laxisme: à la différence du lycée Lalla Aicha, on ne convoque jamais les parents, on ne s’occupe pas des enfants qui sont laissés à eux-mêmes. Ce problème nous l’avons signalé aux autorités depuis 2002, nous avons été 200 personnes à signer une pétition adressée au ministère de l’Education nationale. Ils sont venus voir mais on n’a jamais eu de réponse. Il y a aussi l’absentéisme des enseignants. Tout ça se répercute sur le niveau des élèves. Quand nos enfants arrivent au collège, on leur dit «où est-ce que vous avez fait votre primaire ? Votre niveau est trop faible». Et quand ils sont acceptés, ils n’arrivent pas à suivre comme les autres et ils abandonnent.

Nous sommes prêts à contribuer, on veut que l’école soit dans un meilleur état et que l’administration s’occupe un peu plus des élèves, qu’elle contrôle leur assiduité et que les maîtres soient plus présents. On vient de nommer une nouvelle directrice qui n’a pas pu rester, elle est partie, comme son prédécesseur. Si on ne fait rien, quel intérêt à dépenser de l’argent aujourd’hui dans l’école?».

 

Lakbira (40 ans, femme au foyer) et Soukaina (12 ans, élève) :

Lakbira: «Nous habitons Hay Yacoub El Mansour, sept personnes dans un trois pièces, cuisine, toilettes et Lamrah. Mon mari est jardinier mais ce n’est pas un travail stable. Quand il travaille chez des étrangers, on lui donne 100 dirhams par jour, les Marocains le paient 80 dirhams. J’ai deux garçons et une fille, Soukaina ici présente. L’aîné refait son bac cette année, son frère est en 1ère année du lycée».

Soukaina: «Je suis en 7ème année au collège Chahid. Avant j’étais à l’école Yacoub El Mansour».

Lakbira: «On a payé pour Soukaina 100 dirhams sous forme de frais d’assurance».

Soukaina: «Ce sont aussi des frais d’entretien et de réparation du collège payés à l’association des parents d’élèves. C’est ce qu’on nous a dit».

Lakbira: «Les fournitures scolaires nous ont coûté environ 500 dirhams dont 230 dirhams de cahiers, stylos, etc. 90 dirhams pour le cartable. Il y a aussi la tenue: 330 dirhams pour la chemise, le jean et le tablier. Au total quelques 1000 dirhams».

Soukaina: «Quand j’étais à l’école, les enfants qui avaient perdu leur père, on leur donnait gratuitement cahiers, stylos et livres. Au collège, on peut emprunter pour 40 dirhams les livres au programme. Mais si on perd un livre on est obligé de le rembourser. La plupart préfèrent les acheter».

Lakbira: «Le problème c’est que les livres changent chaque année».

Soukaina: «Je n’ai pas de frais de transport: je suis à 15 minutes du collège. Tous les élèves n’habitent pas très loin du collège. Je ne sais pas s’il y a une infirmerie non plus, je suis au collège depuis trois mois seulement. Les cours particuliers, je les avais à l’école primaire, ici non. C’est mon frère Imad qui fait les révisions avec moi».

Lakbira: «Est-ce que j’arrive à supporter tous ces frais ? Je n’ai pas le choix, on se débrouille comme on peut. Comment ? Grâce à Dieu on arrive à s’en sortir. Non malgré toutes les difficultés je n’ai jamais pensé les sortir de l’école. Ils aiment trop l’école».

Soukaina: «J’aime les études. Pendant les dernières vacances je me suis ennuyée à la maison, je n’avais rien à faire».

Lakbira: «Au collège ils sont sérieux. Ils surveillent bien les élèves. En cas de problème, on reçoit une lettre de l’administration et les parents doivent se présenter et justifier les absences de l’élève. Si j’ai à faire des propositions aux responsables ? Je ne sais pas quoi leur dire, c’est eux qui savent tout. Ils savent quoi ? La situation dans la quelle on se trouve, rien n’est caché. Oui s’ils pouvaient prendre en charge les frais des fournitures scolaires ça nous arrangerait bien».

Pour plus d'informations sur les coûtes de la scolarisation au Maroc, reportez-vous au rapport de l'UNICEF sur La non scolarisation au Maroc en cliquant ici.