Que signifie TIWIZI ?

 

TIWIZI - Tradition amazighe de solidarité active

Tiwizi est l’une des pratiques ancestrales du peuple Amazigh (Berbère) à travers laquelle la solidarité et son esprit se manifestent et se concrétisent par des formes concrètes d’aide et d’entraide surtout à l’occasion des travaux agraires, que ce soient les labours ou les moissons.

Très répandue dans tout le Tamazgha, pays des Amazighs de la Libye au Maroc jusqu’ au Mali et au Niger, cette pratique consiste en la participation de tous les membres de la communauté à l’exécution d’une tâche: par exemple, les labours et les moissons dans le lopin de terre d’un seul ou de plusieurs membres. Les villageois apportent leur bétail (les bœufs) et leur matériel agricole pour réaliser des labours dans les champs ou le champ d’un des membres du village.

En été, les habitants apportent leurs ânes pour l’abattage du blé dans les terrains appartenant à un membre et font la même chose successivement sur tous les terrains jusqu'à ce que tout le travail soit réalisé. Il s'agit donc là d'une pratique d’aide collective destinée à un seul individu mais qui en dernière instance prend la configuration d’une aide collective à toute la communauté et à tous ses travaux puisque l’acte d’aider implique que celui qui est aidé par la communauté sera lui aussi tenu d’aider à tour de rôle tous les membres ayant réalisé cette action.

Tiwizi s'inscrit aussi dans la lignée d'une organisation sociale des travaux du village relatifs, par exemple, au nettoyage des rivières ou des canalisations d’eau ou aux travaux de fortifications du barrage ou de la source du village pour que le travail collectivement conçu soit l’apanage de la communauté, soit en bloc soit individuellement et à tour de rôle.

Tiwizi structure donc l’esprit et la pratique de la vie sociale répondant donc par là à cette perception sociale et politique de la nature sociale du travail où la rationalité économique passe plutôt par des valeurs d’une éthique que par l’esprit marchand. En fait, l’intégration dans ces sociétés amazighes ne relève pas du marché mais des facteurs extra-économiques qui nous rappellent cet esprit du don et du contre-don.

Tiwizi alors est une concrétisation de perceptions qui fondent la société amazigh, elle est même le facteur structurant de ces sociétés d’abondance où la redistribution joue un rôle fondamental et où la rareté des moyens déclenche le mécanisme de l’aide mutuelle entre personnes/groupes pour que le mode de vie/de production se reproduise non pas uniquement par la création de biens nécessaires à la communauté mais également par la reproduction des valeurs et de l’éthique amazighes.

Certaines sociétés, qualifiées d’autres pour l’anthropologie, connaissent ce genre de mécanismes non marchands surtout en matière de don et contre-don, en l’occurrence le potlatch chez les Indiens. Ce phénomène a son corollaire sur le plan de la gestion des affaires de la communauté par la consécration du pouvoir de la chefferie comme un mérite ou un privilège. Il est conditionné par la capacité de collecter la richesse et de pouvoir ensuite la redistribuer aux membres de la communauté. Chez les Amazighs, la sphère du pouvoir est constituée par l’instance de Tajmaat ou l’assemblée du village où les décisions sont prises à l’unanimité dans une démarche participative. Cette même essence participative trouve sa continuité sur le plan de Tiwizi et boucle ainsi les mécanismes intégrateurs de la société. Le politique, l’économique, le social, etc. se trouvent enchâssés les uns dans les autres dans le cercle d’égalité, d’équité, de paix et de liberté.

La colonisation a largement contribué à la destruction de Tiwizi en dépossédant les Amazighs de leurs terres (agraires ou pastorales) qui sont la base de l’activité et la source de survie des Berbères. Le processus de spoliation a continué après la dite indépendance, lequel processus s’est accentué avec le phénomène de la croissance démographique (les facteurs de production n’arrivaient pas à subvenir aux besoins de la communauté), l’exode rurale, l’absence de vraie politique nationale de développement des régions amazighes qui ont eu pour conséquence la désagrégation de beaucoup de structures socio-économiques et socioculturelles dont Tiwizi est l’une des plus importantes; cependant, son esprit et son essence restent encore ancrés dans les mentalités amazighes qui se manifestent dans le sens commun et l’éthique quotidienne par la générosité, la pudeur, l’altruisme, etc.

HT

TIWIZI

tradition amazighe de solidarité active

adapté du témoignage de Azergui Mohamed (Pr universitaire retraité)

paru dans le journal "Tawiza" de mars 2008

Le terme Tiwizi existe dans toutes les variantes de la langue amazighe en Afrique du Nord. Tiwizi est aussi l’intitulé de journaux et revues amazighs, l’emblème d’associations et d’ONG aussi bien en Afrique du nord qu’à l’étranger. Le substantif Tiwizi appartient donc au patrimoine linguistique collectif amazigh. Tiwizi est un mot féminin qui vient du verbe (iwiss: aider). La nominalisation en serait Tiwissi, mot qui aurait évolué avec l’usage en Tiwizi ou Tiwiza.

Pour tous les Imazighen (Berbères) ici ou ailleurs, Tiwizi a un sens positif. Il désigne ainsi à la fois solidarité, entraide, volontariat , bénévolat et générosité. Tiwizi est un travail collectif et bénévole pour une famille ou un travail collectif de tous pour la communauté.

Les ancêtres ont recouru à ce type de travail car ils n’ont jamais eu ni prisonniers, ni esclaves, ni serfs et ils ne connaissaient pas le métayage. Ils ont vécu dans une nature généreuse aux ressources largement suffisantes sans avoir besoin d’aller envahir d’autres contrées.

Ainsi pour la mythologie grecque, le jardin où se trouvent les pommes d’or (oranges) bien gardées par les filles d’Atlas serait ici. Hercule serait venu à Larache chercher ces pommes d’or dans ce paradis aux confins du monde connu d’alors. La terre des Imazighen a toujours été convoitée et colonisée pour des périodes plus au moins longues par d’autres peuples venus d’ailleurs.

Ceci aurait peut être souvent obligé les aïeuls à vouloir se débarrasser rapidement des travaux de champs par Tiwizi pour se consacrer à la défense de leurs terres. Ils s’entraidaient pour se défendre mais aussi pour les travaux agricoles et la lutte contre les aléas de la nature.

Le but et la forme des Tiwizi variaient selon les saisons.

Tiwizi d’automne

Lors des derniers enmougarens (moussems) de fin d’été qui se faisaient autour de la tombe d’un saint ou d’une sainte, des sacrifices d’animaux et de grands repas communautaires étaient organisés. Des prières étaient alors faites pour la fécondité de l’étable et de la terre.

Ainsi, jadis, les premières pluies, souvent abondantes arrivaient toujours en octobre. Dès lors les labours étaient lancés partout. Ils commençaient par les terrains affiliés à la mosquée du village et à la grande medersa de la tribu. C’étaient des terrains dits Agdal (protégés, sacrés). C’était une Tiwizi générale où tout le monde participait durant une journée de joie, de travail et de repas collectif.

Par la suite de petites équipes familiales ou mini Tiwizi se formaient. Le but en était de faire rapidement le gros des labours des terrains un peu lointains et un peu arides et se desséchant rapidement. Chacun emmenait ses forces avec lui : la mule de l’oncle, le bœuf de la tante, l’âne de la mère, etc.

Les enfants étaient à l’occasion libérés de l’école pour une bonne semaine. C’est eux qui commençaient le travail. Ils débarrassaient les parcelles de terrain des pierres et des mauvaises herbes. C’était pour eux tout un plaisir d’être en contact direct avec la terre humide et de sentir son odeur. Les semailles de l’orge se faisaient à même les sillons derrière les laboureurs. Les lentilles et petits pois étaient semés aux bords des parcelles. Pour réduire les dégâts causés par des tribus d’oiseaux jonchés sur les arganiers voisins, les sillons ainsi ensemencés étaient refermés à la pioche. Le tout était recouvert de fumier fin et le sol était ensuite nivelé.

Toutes et tous, femmes, hommes et enfants, travaillaient et toujours dans la bonne humeur. Ils chantaient des chansons qui cadençaient leur travail, ce qui le rendait moins fatigant. Et juste après la mi-journée, un repas familial (tajine, couscous) venu du village était servi à l’ombre d’un arganier ou au pied d’un rocher. Les animaux de trait profitaient de ce répit pour manger de l’orge ou mieux brouter les jeunes pousses d’herbe et boire au ruisseau d’à-côté. Le retour des petites Tiwizis vers le village se faisait au coucher du soleil dans la joie en fredonnant des chansons souhaitant du ciel un hiver pluvieux.

Tiwizi d’hiver

Dans l’Anti-atlas occidental, le gaulage des olives se faisait en janvier toujours en Tiwizi. A cette époque de l’année, les olives étaient bien mûres et pleines. Il fallait les faire rentrer rapidement à la maison car tombées au sol, elles pourrissent, et restées sur les arbres, les oiseaux les picorent gaiement.

Ainsi durant quelques jours les grandes oliveraies étaient en grande fête. Elles étaient envahies de partout par des équipes joyeuses de Tiwizis. Le travail de gaulage commençait au lever du soleil après un copieux petit déjeuner collectif à la maison. Les hommes, surtout les jeunes, grimpaient aux cimes des grands oliviers un long bâton (gaule) à la main. Les moins jeunes et les enfants restaient au pied des oliviers avec leur long bâton. Tous ceux d’en haut et ceux d’en bas donnaient de légers coups aux branches chargées d’olives. Elles tombaient au sol et le couvraient tout en faisant un crépitement intense signe d’une bonne récolte. Entre-temps, les filles et les femmes arrivaient du village pour le ramassage des olives. Elles se faisaient très belles durant cette Tiwizi, en particulier les adolescentes. Les jeunes perchés aux sommets lançaient de là-haut des chansons de circonstance dans les airs. Les répliques à ces chants par des femmes en bas, et surtout des jeunes filles, ne tardaient pas. Cette ambiance de Tiwizi rendait le travail agréable et le temps passait vite. Le repas de la mi-journée, apporté du village, était pris sur place en convivialité. Il était suivi d’un thé à la menthe (cueillie sur place). Le retour au village se faisait vers le soir avec mules, mulets et baudets surchargés de coffins d’olives.

C’était là l’occasion pour les garçons âgés de faire des brins de cour aux belles cousines. Ceci était suivi quelquefois de soirées de danses, préludes de mariages. Les Tiwizis d’olives se terminaient par une journée ou deux de travail collectif à l’échelle de tout le village consacré aux oliviers appartenant à la mosquée du village.

Tiwizi du printemps

Au printemps, les multiples parcelles de terres cultivées en automne se trouvaient couvertes d’épis d’orge. Les champs passaient petit à petit du vert au doré. Les moissons avaient souvent lieu au mois de mai. Elles se faisaient en mini Tiwizi familiale car il fallait moissonner et ramasser rapidement les épis qui étaient mûrs pour éviter de les exposer aux pluies d’orages et au pourrissement ou aux oiseaux de saison.

Les moissons étaient un dur labeur sous un soleil de mai toujours ardent. Faucilles à la main les groupes d’hommes et de femmes de Tiwizi têtes attaquaient chacun(e) une parcelle. Ils laissaient derrière eux de grosses gerbes d’épis bien ficelées. Les femmes ramassaient ces mottes d’orge, les entassaient et les ramenaient plus tard au village près des maisons. Malgré la dureté du travail, il n’était pas rare d’entendre des chants rythmés sur les mouvements des d’hommes et des femmes. Vers la mi-journée comme à l’accoutumée, il y avait un repas collectif pour chaque Tiwizi familiale suivi d’un thé et d’une petite sieste bien mérités. Le travail reprenait ensuite jusqu’au coucher du soleil.

 

Les moissons duraient une semaine ou deux. Elles finissaient par les moissons des terrains de la mosquée et de la medersa. Lorsque tous les terrains du village étaient moissonnés, les paysans faisaient de grands amas circulaires des gerbes d’orge et laissaient le tout se sécher pour un bon mois. Les paysans considéraient dès lors que leur devoir envers la Terre était honoré. Ils la laissaient se reposer durant tout l’été.

Tiwizi d’été

Il y avait une ou deux Tiwizis tournantes qui passaient chez chaque famille à tour de rôle pour le dépiquage et le vannage de l’orge. L’aire qui servait à cet effet était plane, circulaire et entourée de pierres en murette. Le travail commençait tôt le matin juste après le chant-réveil des coqs. Le dépiquage se faisait par le foulage de l’orge sous les pieds des animaux à sabots. Ces animaux tournaient autour d’un piquet central sur un grand tas de gerbes d’orge séchées. Les enfants couraient derrière les bêtes en chantant un refrain spécial pour la circonstance, ce qui avait pour effet de perpétuer le mouvement en rond.

De temps en temps, il y avait une pause pour permettre aux animaux de se reposer et de boire. Entraient alors en scène les hommes armés de fourches ; ils remuaient et étalaient les gerbes. Ils fredonnaient des chants rituels en accord avec leurs gestes séculaires. Après, les bêtes reprenaient leur travail de rotation en piétinant de nouveau les tiges d’orge.

Le vannage était destiné à séparer les grains des restes de paille, des poussières et des déchets. Il durait une journée ou deux au gré des vents. Si la récolte était bonne comme c’était souvent le cas à l’époque, le patriarche de la famille mettait un dixième de la récolte en orge et lentilles de côté pour les pauvres et la medersa. Dès le lendemain, cette Tiwizi allait dans une autre famille pour les mêmes opérations. Ainsi au bout d’une semaine ou deux de Tiwizi, toutes les familles avaient leur orge et leurs lentilles dans un coin du grenier et la paille remplissait une grande pièce proche de l’étable.

Par ailleurs, en été, il y avait aussi les amandiers et les arganiers dont il fallait s’occuper. Les villageois se faisaient aider les uns les autres en Tiwizi pour le ramassage des baies d’arganier et des amandes. Ces différentes Tiwizis saisonnières finissaient en été de chaque année. Les maisons étaient alors remplies de provisions pour leurs habitants et les animaux.

Tiwizis historiques

Ce type de Tiwizi était en fait le travail bénévole de tous non au profit d’un individu ou d’une famille mais pour le bien de toute la communauté. Ainsi une grande Tiwizi mémorable pouvait porter dans les années cinquante sur les travaux de défrichement et de mise en terrasses de quelques collines à côté des villages pour avoir des centaines de petits lots de terrains. Ces grands travaux étaient faits en Tiwizi générale où tout le village participait par le travail et aussi par la préparation de repas communiels. Pour lutter contre l’érosion, les anciens plantaient aussi sur le bord de ces terrasses des figuiers, des pieds de vignes et des amandiers.

Un pressoir d’olives pouvait aussi être construit ainsi à l’époque. D’abord deux artisans tailleurs de pierres, burin et marteau à la main, préparaient deux imposantes meules à partir de deux blocs de granit pendant des jours. Ensuite le reste du travail se faisait en grande Tiwizi. Il s’agissait d’abord de déplacer et d’installer ces grandes meules sur le site choisi. Enfin il fallait abattre, couper et amener un gigantesque tronc de caroubier qui servait de levier au pressoir vers l’endroit du futur pressoir. C’était surtout un travail d’hommes, mais les femmes participaient aussi activement en apportant de l’eau et en préparant les repas.

CT

Sources des photos:  www.voyages-virtuels.eu; www.inra.fr (photo de Alain Ruellan, 03.12.1971, chaîne des Beni Snassene/Maroc); www.maroc212.com; alhorizon.centerblog.net; www.campereavventure.it; seybouse.info; www.flickr.com; olivier-morice.fr.